Générique L'informatique doit être au service de chaque citoyen. Son développement doit s'opérer dans le cadre de la coopération internationale. Elle ne doit porter atteinte ni à l'identité humaine, ni aux droits de l'homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques.
Gaël Bonjour, vous écoutez RdGP, le podcast sérieux qui vous emmène au cœur des enjeux des droits numériques, des libertés individuelles et de la vie privée. Bienvenue dans cette nouvelle revue de l'actu numérique. Aujourd'hui, je me retrouve tout seul, mais je vous rassure, mes comparses de RdGP reviendront sous peu de temps, et c'est vrai que comme ça, tout seul derrière un micro à vous parler, j'ai un peu l'impression de refaire l'appel du 18 juin, mais comprenez bien que c'est complètement différent, puisqu'on est en octobre. Et justement, en parlant du Général, je pense que vous n'imaginez pas à quel point on peut m'apostropher sur des sujets politiques. Ça peut être en soirée, ou alors juste quand je suis sur des forums, quoi que ce soit, il y a toujours quelqu'un pour venir me poser une question. Et plus on m'en parle, plus j'ai réfléchi, et je commence à me demander si tous nos maux, finalement, ne venaient pas du désalignement avec les États-Unis. Est-ce que ça n'aurait pas été plus simple si, dans les années 60, la France était restée gentiment dans les rangs, si on avait accepté de tout acheter, de tout consommer, sans chercher à construire notre propre solution ? Alors, je ne vais pas vous dire qu'aujourd'hui on est un village de Gaulois résistant à l'envahisseur. Aujourd'hui, pour nous défendre, on serait même capables d'appeler les Avengers dirigés par Captain America. Mais dans le même temps, on reste quand même une nation qui a des esprits ronchons, qui ne veulent plus envoyer un seul mail par Outlook. Alors on cherche des solutions, on remue des câbles sous l'Atlantique. Et à un moment, ça commence à faire du bruit de l'autre côté. Et à cet appel de souveraineté, les GAFAM nous répondent avec l'estimation des coûts de migration. Franchement, on leur parle de l'esprit farouche, du panache et du romantisme de l'autodétermination des peuples, de nous affranchir du géant, Ulysse face à Polyphème, David contre Goliath, Robin des Bois contre le shérif de Nottingham. Et eux, ils nous disent : 115 milliards d'euros. C'est le montant avancé par une étude publiée il y a quelques jours, commandée par une association qui compte notamment Amazon et Google parmi ses membres. Selon l'un de ses scénarios, certaines règles européennes visant à réduire notre dépendance aux fournisseurs étrangers pourraient entraîner 115 milliards d'euros de coûts supplémentaires sur 10 ans. Ah, ça fait peur, hein ! Ma seule bute. Ce qui est intéressant dans cette étude, c'est surtout ce qu'elle ne chiffre pas. Elle calcule les coûts de notre indépendance, mais pas les bénéfices que nous pourrions en tirer, ni ceux de la sécurité, ni de la résilience, ni de notre capacité à décider par nous-mêmes. Et surtout… elle ne chiffre pas ce que nous coûte déjà notre dépendance. Parce que tous ces logiciels, tous ces services, toutes ces infrastructures que nous achetons à des entreprises étasuniennes, ce sont des milliards qui quittent chaque année notre économie. Et si nous investissons, si nous investissions une partie de ces sommes dans les entreprises européennes, dans la formation de nos ingénieurs, dans le développement des logiciels libres, combien d'emplois on pourrait créer ? Combien de compétences on pourrait développer ? Et combien de dépenses futures on pourrait éviter ? Bon, je ne prétends pas qu'on va récupérer automatiquement chaque euro investi, mais il me semble étrange de considérer l'indépendance numérique comme une dépense et la dépendance comme un simple abonnement. D'autant qu'il ne s'agit pas seulement de remplacer une multinationale étasunienne par une multinationale européenne. Si demain nous reconstruisons exactement les mêmes monopoles, mais avec un joli drapeau étoilé sur la façade, nous n'aurons pas réglé grand-chose. Il nous faut aussi construire autrement, avec des standards ouverts, des logiciels libres, des infrastructures que nous pouvons comprendre, maintenir et transmettre. Des biens communs, en fait. Moi, j'ai grandi dans de tout petits villages normands et, dans chacun de ces villages, il y a un petit monument, une église, une vieille bâtisse, une place, parfois simplement une plaque sur un mur. Traces d'une histoire plus ou moins éloignée. Et lorsqu'on se promène dans ces villages, il y a toujours quelqu'un pour nous raconter une histoire locale, une histoire dont reste quelque chose que les générations suivantes peuvent encore découvrir. Alors je me demande parfois ce que nous laisserons, nous, dans notre espace numérique. Des abonnements à renouveler ? Des plateformes disparues ? Des logiciels dont personne ne pourra plus lire le code ? Ou bien est-ce qu'on laissera des monuments que nous construirons ensemble et que d'autres pourront continuer à faire vivre ? Imaginez que nous puissions transmettre aux générations futures un espace numérique européen fait de monuments qui ne seraient sous le contrôle d'aucune puissance étrangère, ni d'aucun milliardaire, des constructions collectives, accessibles et transmissibles. Pour une fois, nous aurions la possibilité de bâtir quelque chose sans chercher à dominer les autres, mais simplement pour que personne ne puisse nous dominer. Et ça, je crois que c'est un héritage dont nous pourrions être fiers. Et pour finir, Cyril a également une chronique à nous présenter.
Cyril La semaine dernière, en ce mois d'octobre 2026, toute la planète finance était en émoi, non pas à cause des manifestations en France, mais à cause de l'effondrement de la valorisation d'une société peu connue du grand public : CoreWeave. En un mot, le métier de CoreWeave, c'est louer de la puissance de calcul aux entreprises d'intelligence artificielle. Alors, je vous entends murmurer, parce que je vais encore parler d'intelligence artificielle, et blablabla, et blablabla… Eh bien non, pas du tout : je vais vous parler du financement des entreprises de technologie. La valeur de CoreWeave s'est effondrée en Bourse parce que son énorme dette, d'à peu près 50 milliards de dollars, n'est pas du tout compensée par ses revenus, environ 2,6 milliards de dollars par trimestre, ce qui place son risque de faire défaut à presque deux chances sur trois, ce qui, vous en conviendrez, est beaucoup. Si vous empruntez, par exemple, pour acheter une voiture, et que la banque estime que vous avez deux chances sur trois de ne pas rembourser, eh bien, elle ne vous prête pas l'argent. C'est exactement ce que n'a pas fait Nvidia, le fabricant de microprocesseurs, actionnaire et fournisseur de CoreWeave, qui a quand même remis 2 milliards dans la machine pour continuer à jouer. En tant que fournisseur principal de GPU, l'équivalent de la voiture dans mon exemple, on peut comprendre son intérêt. Mais cela fait quand même singulièrement penser à une bonne bulle financière qu'on pousse en avant pour qu'elle n'explose pas. Le deuxième événement qui vient comme une fleur compléter ce joli tableau, c'est le constat par le FMI, partagé jusque chez BlackRock, que la demande de nouvelles dettes par les entreprises d'IA pour financer la puissance de calcul entre en compétition directe avec les besoins d'emprunt des États et fait monter les taux d'intérêt. En résumé, on demande aux institutions qui… prêtent de l'argent aux États de choisir entre financer de la puissance de calcul dans de nouveaux data centers et investir dans les infrastructures publiques : les routes, les ponts, le traitement des eaux, la sécurité sociale, les retraites. En faisant augmenter les taux d'intérêt, on dégrade encore le déficit des États, qui devront consacrer plus d'argent à rembourser lesdits intérêts plutôt qu'à financer les écoles et les universités pour lesquelles nos étudiants manifestent bruyamment en ce moment. Et bien sûr, on aurait pu s'attendre à cette réaction : on va tout arrêter, la Bourse va réduire la voilure sur le financement des data centers, c'est bon, on va calmer le jeu, pas de panique ! Eh bien non, pas du tout ! Lors d'une interview à la télévision, le patron de BlackRock, le plus grand gestionnaire d'actifs du monde, a déclaré qu'il ne fallait surtout pas de moratoire sur les data centers, parce que cela provoquerait une récession aux États-Unis, et qu'au final, même si on paye la dette plus cher, c'est largement compensé par une croissance américaine de 2 à 3 % grâce à l'IA. Fuite en avant, quand tu nous tiens… En résumé, il n'y a plus assez d'argent à prêter pour financer à la fois les États et l'IA, mais la réponse du banquier, c'est qu'il faut mettre encore plus d'argent en jeu, au risque de pousser tout le monde à la faillite. Pour mieux comprendre ce qui se passe dans la tête des fonds qui financent la tech aujourd'hui, il faut faire un petit retour de 10 ans en arrière. En 2015, Reid Hoffman annonce un cours à Stanford intitulé « Technology-enabled blitzscaling ». Reid Hoffman, si vous vous rappelez, c'est un ancien de PayPal, cofondateur de LinkedIn et aujourd'hui investisseur. Son propos ? Quand une entreprise commence à faire ses preuves, il faut mettre beaucoup, beaucoup, beaucoup d'argent pour la faire grossir en privilégiant la rapidité plutôt que la robustesse. Donc, vous avez créé une start-up qui a tout juste atteint le million de dollars de chiffre d'affaires, ça commence à marcher, eh bien, au lieu d'investir deux ou trois millions pour faire le bond suivant, prendre des parts de marché et affiner votre produit, vous mettez 100 bons millions sur la table pour écraser la concurrence et prendre le marché, d'où le terme blitzscaling, en référence à la guerre éclair : Blitz, c'est l'éclair en allemand, comme dans Blitzkrieg, et scaling, c'est grossir. C'est ce qui explique l'explosion des valorisations de la tech : quand vous investissez 100 millions dans une boîte, c'est qu'elle vaut 1 milliard, et donc, au tour d'après, on investit 1 milliard et on aurait dit qu'elle vaut 10 milliards. C'est le principe de la prophétie autoréalisatrice. Quand vous êtes financier et que vous décidez combien vaut une entreprise dans laquelle vous voulez mettre votre argent, la valeur dépend de combien vous mettez, au lieu du potentiel, du résultat de l'entreprise, etc. L'idée, c'est qu'on choisit une équipe capable de dépenser le milliard qu'on va déverser, au détriment de la solidité de l'activité elle-même. Et ça marche, et ça marche, tant qu'il y a de l'argent à dépenser. Les critiques de cette approche ne sont pas aussi nombreux que ses défenseurs, mais ils mettent quand même en avant des arguments très forts. Tout d'abord, cela suppose que l'entreprise en question soit l'absolu gagnant de la course contre ses concurrents, le fameux « winner takes all ». Sinon, il est bien plus difficile de rentabiliser l'investissement. Ensuite, cela empêche toute correction stratégique en cours de route : une fois qu'on est lancé, c'est difficile de corriger sa trajectoire. Enfin, et c'est la critique qui fait mal au vu de l'actualité, que se passe-t-il quand le capital commence à se faire rare et qu'il n'y a plus d'argent pour financer le blitzscaling ? La réponse : tout s'effondre. Eh oui ! Il est l'or, Monseignor, il est l'or de se réveiller ! Il n'y a plus assez d'argent dans les caisses pour financer la gourmandise, non pas d'un, ni de deux, mais de dizaines d'acteurs de l'IA. Et d'ailleurs, il n'y a pas non plus assez d'énergie dans les centrales pour alimenter tous ces data centers qu'on veut financer. Et puis, et c'est le plus ironique, il n'est pas sûr qu'on ait besoin de toute cette puissance de calcul dans laquelle nous avons mis, sans le savoir, une bonne partie de nos économies. En effet, si on calme le jeu de l'apprentissage des modèles frontières, au vu de l'amélioration des performances des moteurs d'inférence et de l'émergence des IA locales, open weight, open source, on va peut-être se passer de toute cette puissance en cours de construction qu'on a déjà payée. Pour reprendre une expression de Joi Ito, ancien directeur du MIT Media Lab, grand avocat des Creative Commons, mais, je dois le dire, dont la réputation a cependant été ternie par l'affaire Epstein : parfois, il vaut mieux une boussole qui nous indique une direction qu'une carte détaillée tracée à l'avance, dans un monde passablement incertain.
Gaël Merci beaucoup, Cyril. Bon, vous le comprenez, c'est un épisode un peu plus court que d'habitude. Ça fait du bien aussi que ce soit un peu plus court que d'habitude. C'est déjà la fin de RdGP, donc rappelez-vous que c'est hébergé par Castopod. N'oubliez pas d'interagir avec nous sur le Fediverse et on revient mercredi prochain, au revoir !
Générique (musique d'outro)